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III. Nantigone à Singapour

La troisième et dernière entrée de l’opéra : Le Premier Monde.
22 février 2014, par Francis

Il y a des dieux parmi les oiseaux.
Le Coq de roche est un dieu.
Les dieux sont assoupis depuis des lustres, mais celui-là est réveillé.
Ce doit être que des hommes ont brutalisé son monde.
Que fait-il ? Il voyage.
Au désert, il croise un autre oiseau dont il fait un autre dieu, le Sirli.
Tous les deux prennent leur envol pour en faire un troisième, ailleurs, le Calao.
Trois dieux pour faire disparaître un monde.

PERSONNAGES
Chœur des traders
John Trader, un trader
Nan Tí, son épouse
Le coq de roche, dieu
Le sirli, oiseau
Le calao, oiseau
Le chef de la police, chef de la police
Chœur des policiers
Les triplets de Nan Tí, ses enfants


Comme le titre l’indique, nous sommes à Singapour, dans les hautes tours bancaires. Un jeune trader fête ses succès, mais il sait qu’il a triché. Son épouse, une Antigone, mais nantie, on le suppose, lui annonce qu’elle est enceinte. Le krach qui suit les tricheries du jeune homme amène la police à demeure. Le chef des policiers est particulièrement féroce car il y a perdu toutes ses économies. Pourquoi ces oiseaux, Coq de roche, Sirli et Calao, interviennent-ils afin de protéger la jeune épouse de l’arrestation ?


1. Prélude

musique : Gorgé, texte : Meens

Le rideau se lève sur un openspace, les écrans scintillent et les financiers trinquent. Autour d’eux, la ville brille de mille feux. Un castelet représente la maison de John.




2. Scène 1

musique : Gorgé, texte : Meens

On danse.

Chœur des traders
(très gai et agité)
John, tu voles de compte en compte,
Ton œil brille et la bourse brûle.
Grâce à toi la finance est cont-
Ente et le chiffre sans virgule !

John Trader
(calme)
Merci chers collègues, chers
Camarades, chers…
Concurrents.

Chœur des traders
(ils rient, puis)
John, tu voles de compte en crédit,
Ton œil grille et la bourse brame.
Grâce à toi les cols blancs rédi-
Més triplent le chiffre sans drame !

John Trader
(calme)
Excusez-moi de vous laisser.
J’ai quelques conclusions à vérifier,
Quelques ordres à donner.
Je vous rejoins. Amusez-vous, chers amis,
Chers camarades, chers
Concurrents.

Chœur des traders
(ils rient puis sortent en chantant et dansant)
John, tu voles de compte en compte,
Ton œil brille et la bourse brûle.
Grâce à toi la finance est cont-
Ente et le chiffre sans virgule !




3. Scène 2

musique : Gorgé, texte : Meens

John est seul, il semble accablé et très inquiet. Nan Tí, son épouse, apparaît dans son castelet. Elle l’appelle. Le téléphone sonne, il tarde à répondre.

John Trader
Vi viandi
Kara boum
Krack kouba
Tsoin tsoin
Vin divan
Krack kouba
Kara boum
Ra bou bou
(il décroche)

Nan Tí
Alo
Shéri
Shéri alo
Tu m’entends ?
Shéri shéri
Alo alo !

John Trader
(triste et très accablé)
Oké beillebi
Oké kel kaka
Vindi viandé
Oké beillebi
Ciel ton mari krak
Boum boum
Beillebi beillebi

Nan Tí
(heureuse)
Alo Shéri
Tu m’écoutes ?
Tu m’entends mon shéri
Ça y est
Shéri ça y est !

John Trader
(effondré)
Oké beillebi
Sailli saillé
Vinvindé vinvendu
Repéré rapouri
Pourav puvu
Chop chop chopé
Ta chopé l’grolo John !
Ta chopé l’grelo !

Nan Tí
(rieuse)
Allons Shéri
Je t’en prie
Ne sois pas vulgaire
Mais oui mais oui
Je suis je suis
Shéri shéri
Z’enceinte !

John Trader
(paniqué)
Couac carante !
Oké beillebi
Parfait
Couac carante !
Retrouvons-nous au Lotus d’or.
(à part)
J’ai moi aussi une nouvelle
Une mauvaise
Une maumauvaise
Mauviase nouvelle…

Nan Tí
(toujours gaie)
Alo Shéri
Alo alo
Bon le voilà parti
Mon petit mari
Allons-y
(elle raccroche, il sort)




4. Scène 3

musique : Gorgé, texte : Meens

Trois oiseaux débarquent dans le bureau dans un grand ébouriffement de plumes et grand vacarme d’ailes. On reconnait le coq de roche, le sirli, le troisième est un calao.

Le calao
Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
Allez-vous vous expliquer à la fin ?
C’est un enlèvement ? une blague ? un carnaval ?
Un miracle ? une Arche de Noé ? une conquête ?
Une déroute ? un voyage organisé ?
Je suis très occupé, figurez-vous, moi !
J’ai un nid à terminer, une bouche à nourrir !
Je me demande franchement ce qui m’a pris de vous suivre !
(il regarde autour de lui)
Mais c’est affreux !
Qu’est-ce que c’est que cette forêt ?
Qu’est-ce que c’est que ces buissons très rabougris ?

Le coq de roche
Malin, ce n’est pas une forêt,
C’est une ville, une ville d’hommes, Singapour.

Le calao
Mais vous êtes fous ! C’est très dangereux, ça,
Les hommes ! il ne faut pas du tout fréquenter ces bêtes-là !
Un oisillon de deux jours sait ça !

Le coq de roche
Explique-lui, Sirli.
Je ne supporte plus ses cris d’orfraie.

Le sirli
Calme-toi, Calao. Calme-toi, ne crains rien.
Tu es sous notre protection.

Le calao
Votre protection ? Mais ces hommes,
Ils ont des arcs, des frondes, des fusils,
Des javelines, des filets, des sarbacanes,
Des machins qui tuent !
Qui tuent !
Vous comprenez ?

Le coq de roche
Mais oui. Tais-toi.
Tu ne crains rien, voilà tout.
Nous sommes des dieux.
Ils ne nous voient pas.

Le calao
Des dieux ? En voilà une bien bonne !
De très petits dieux alors, je voyais ça beaucoup plus gros, moi.
Et puis, je ne suis pas un dieu, moi.
Je ne suis qu’un grand calao, très grand et très fort,
Certainement,
Et très repérable, et très distinguable, et très identifiable.

Le sirli
Ici, Calao, tu es un dieu.
Eux, s’ils étaient là, ne te verraient pas,
Et tu as vu disparaître celui qui restait.

Le calao
Parlons-en, qu’est-ce qu’il mijote, celui-là,
La tête dans le seau ?

Le coq de roche
Il triche.

(On entend au loin le chœur des traders)

Chœur des traders
John, tu voles de compte en compte,
Ton œil brille et la bourse brûle.
Grâce à toi la finance est cont-
Ente et le chiffre sans virgule !

John, tu voles de compte en crédit,
Ton œil grille et la bourse brame.
Grâce à toit les cols blancs rédi-
Més triplent le chiffre sans drame !




5. Scène 4

musique : Gorgé, texte : Meens

Des bruits, des lumières de torches remuées, des cris, c’est la police qui pénètre les bureaux de John Trader et son équipe !

Le chef de la police
Haut les mains !
Vous êtes faits !
On ne bouge plus
Comme des rats !
(aux policiers)
Personne…
Nous les attendrons.
Planquez-vous !

Chœur des policiers
(ils courent en tous sens)
Cédons, cédons à notre impatience,
Courons, courons tous,
Courons courons tous,
Courons tous, courons tous.
(les policiers s’installent aux claviers des ordinateurs)

Le chef de la police
Je t’aurai, John Trader.
Je l’aurai, nous l’aurons, vous l’aurez,
John Trader.

Le coq de roche, le sirli
Tu l’auras !

Le chef de la police
Tu ne perds rien pour attendre,
Infâme détrousseur de petits actionnaires,
Odieux détourneur de fonds retournés,
Méchant défriseur d’espoirs crédités.
Je t’aurai, John Trader,
Et ta petite Nan Tí avec.

Le coq de roche, le sirli
Non, celle-là, tu ne l’auras pas !
(au Calao)
À toi, Calao.
Fais ce que tu fais
À ta femelle,
Protège Nan Tí,
Cache la.

Le calao
Mais je ne connais pas cette Nan Tí !
Je suis déjà marié !
Et puis c’est fatigant.
Et tous ces types, là ?
Vous êtes sûrs
Qu’ils ne vont pas finir par nous voir ?

Le coq de roche
(il indique le castelet au calao)
Là, Calao.
Au boulot,
Bouche-moi ça,
Vite !

Le sirli
Ne t’inquiète pas, Calao.
Tu verras que tu l’as connue.
Eux ne te verront pas
Tant que tu seras
Avec nous.

Le calao s’y met, bouche le castelet comme il le fait de l’entrée de son nid.

Le chef de la police
Tu ne perds rien pour attendre,
Infâme émousseur de petits ractionnaires,
Odieux défourneur de fonds chantournés,
Méchant mépriseur d’espoirs cradotés.
Je t’aurai, John Trader,
Et ta petite Nan Tí avec.

Le coq de roche, le sirli, le calao
Lui, tu l’auras.
Celle-là, tu ne l’auras pas.




6. Scène 5

musique : Gorgé, texte : Meens

Le soleil se lève.

Le chef de la police
Silence,
Il arrive !
Je le devine,
Je l’entends,
Je le renifle,
Je le tiens !
(il referme les menottes sur John Trader qui vient d’apparaître)
Traître !
Tu m’as ruiné !
(se reprenant)
John Trader, je vous arrête,
Au nom de la Finance, des actionnaires,
Des petits actionnaires,
Des très petits actionnaires,
Dont j’étais,
Dont j’étais,
Dont j’étais !
(il s’effondre en pleurant à chaudes larmes)

John Trader
Lieux funestes où tout respire la honte et la douleur,
Du désespoir, sombre et cruel empire,
L’horreur que votre aspect m’inspire
Est le moindre des maux qui déchirent mon cœur.
L’horreur que votre aspect m’inspire
Est le moindre des maux qui déchirent mon cœur.
L’objet de tant d’amour,
La beauté qui m’engage,
Le sceptre que je perds, ce prix de mes travaux,
Tout va de mes rivaux devenir le partage
Tandis que dans les fers, je n’ai que mon courage,
Qui suffit à peine à mes maux.
Lieux funestes où tout respire la honte et la douleur,
Du désespoir, sombre et cruel empire,
L’horreur que votre aspect m’inspire
Est le moindre des maux qui déchirent mon cœur.
L’horreur que votre aspect m’inspire
Est le moindre des maux qui déchirent mon cœur.

Le chœur des policiers
Bravo chef !
Chef bravo !
Et la femme chef ?
Chef chef et la femme ?

Le chef de la police
Nous avons l’escroc,
Tant pis pour la femme :
Elle n’ira pas loin.

Ils sortent, entraînant John trader.




7. Scène 6

musique : Gorgé, texte : Meens

Le jour est bien levé. Les oiseaux dorment, la tête sous l’aile. On entend de légers coups du côté du castelet de Nan Tí.

Nan Tí
Doucement les enfants, doucement,
Si l’on vous entendait…

Les enfants
Ne crains rien, mère,
Nous ne sommes plus de ce monde.

Nan Tí
Et pourquoi sortir ?
Ne sommes-nous pas tranquilles ici ?

Les enfants
Nous voulons saluer nos pères.

Le mur est brisé, sortent un coq de roche, un sirli, un calao de petits formats. Les oiseaux s’éveillent. Progressivement toute la troupe pénètre la scène et s’émerveille devant cette nouveauté, et chante par duo, trio, quatuor, petits chœurs :

Tous, sauf les enfants
Oui ! Bravo ! D’accord ! Il suffit ! Qu’ils sont mignons ! De vrais anges ! Et très ressemblants ! Un monde nouveau ! La fin de tout ! Un début ! Un printemps ! Du neuf, du sang neuf ! De l’idée neuve ! La jeunesse, voici la jeunesse ! Le nouveau monde ! Jérusalem délivrée ! Liberté, égalité, fraternité ! Le paradis ! L’alliance nouvelle ! Tous pour un, un pour tous ! Le bonheur ! Quelle merveille, ils sont merveilleux ! A love supreme ! Aimons-nous, aimons-les ! De la fraîcheur, de la rosée ! De l’éternité ! Tout est bien qui finit bien !

Les enfants
Suffit !
Nous ne sommes pas de ce monde,
Nous ne sommes pas du monde,
Nous sommes
Sans monde.

Le chant et la danse s’épuise, tout s’éteint, on n’entend plus que les enfants.

Les enfants
Nous sommes sans monde.

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