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Minutes de l’Albigeois

1995 - musique Gorgé livret Meens
17 février 2014, par Francis

Gorgé - Meens ont écrit cette suite en 1989, l’ont développée en 1995, et l’ont reprise et remixée en 2000.

Il s’agit d’évoquer la fin de l’exploitation du charbon dans l’Albigeois où l’on creusa très inutilement la "grande découverte ", mine à ciel ouvert où l’on aurait pu placer la Basilique Sainte Cécile d’Albi.

L’histoire sort de son trou grâce à Sophie Rétaux au piano, Virginie Michaud à l’alto, Youenn Leberre aux flûtes, et aux deux compères, Gorgé et Meens, guitare et voix.

Ce que découvrait le promeneur à l’occasion d’un séjour en Albigeois, c’était la Basilique Sainte Cécile d’Albi et la mine à ciel ouvert dite "La découverte" où l’on employait les mineurs qui n’avaient pu souscrire pour une raison ou pour une autre aux plans sociaux de l’époque, soit, élevée avant que n’apparaisse le discours de la science, une bâtisse que l’on aurait pu enterrer dans ce trou creusé au temps nucléaire afin d’atteindre une houille que l’on savait peu rentable.
Il y avait aussi au hasard de la promenade une chapelle, Saint Jean-le-Froid, d’un froid qui témoignait avec son cimetière de l’issue connue de tous.
J’écrivis là-dessus quelques pages.

Francis Gorgé les a reprises, plus tard. Nous avons joué, chanté, enregistré "La découverte".

Quelques années ont passé.
La leçon que nous donnaient les choses à l’époque s’est décantée ; reprise, "La découverte" nous donne aujourd’hui ses minutes.

Nous sommes certainement moins près du paysage qui perd de son détail mais sûrement plus proches de ce que dit l’anecdote finale.

Mais que dit exactement le miracle de Saint Dominique ?
Ceci, que cette minute-là ne brûlera pas, qu’elle fut trop vivante pour jamais brûler.
Et tant pis pour Saint-Jean-le-Froid.


Enregistré au studio Cargo par Romain Frydman


Grâce au lecteur ci-dessous, vous écouterez la suite complète.





1. Crois-tu que les choses me viennent ?

musique Gorgé livret Meens

Crois-tu que les choses me viennent ?
l’enfant dit « Non ! » et feuillette un dictionnaire.

Quand les choses, quand les choses me plantent là parmi les tombes
rassemblées, est-ce un paysage qu’elles m’envoient les choses ?
est-ce un paysage ?

Quand les choses, les choses vous plantent là parmi les tombes rassemblées, ce qui m’est offert avec une vipère écrabouillée.

Les enfants, eux, la touchent ! Oui les enfants touchent les choses, les choses vues de la chapelle où je me jure de ne pas même les frôler.




2. Ecrite au crayon de bois

musique Gorgé livret Meens

La basilique écrite au crayon de bois quand les bennes monstrueuses remontent du gouffre noir et reprendre Saint Jean le Froid la chapelle - perdue -

ses morts du dix-neuvième les ifs qui piègent les cadavres




3. Bennes

musique Gorgé livret Meens

j’avise la barre la rougeur qui s’arqueboute entre ciel et plateau du cimetière on en verra la fin la vallée qui le tranche et venue du même sol une forteresse galbes de briques fentes femelles où s’épuise le cri d’un choucas meurtrières où l’oeil du maître l’inquisiteur

la rumeur emplit les dessous d’une lune froide quant aux revenants Saint Jean les tient dans la main qu’il serre

n’aie crainte le jour n’est pas moins terrifiant

chante avec nous disent les enfants c’est égal
c’est égal disent les enfants chante avec nous

au fond la houille luit




4. Nous y sommes

musique Gorgé livret Meens

nous y sommes allés donc éveillant les perdrix voyez leur battue à la croche suivie d’un point d’orgue plané vers les maïs

cette nuit-là je ne l’ai pas saisie j’aurai voulu déposer les armes - oui - la nuit est propice aux abdications les choses y sont moins nombreuses le désir moindre le réflexe moins contraignant la peur inégale




5. La houille offerte à qui l’interroge

musique Gorgé livret Meens

La houille offerte à qui l’interroge. Penché sur le cratère, que je vous dise : nous y sommes.

La rumeur s’évapore, ici, parmi les machines et leurs allers retours. Le sol entrouvre ses paumes où le noisetier a tremblé, l’ingénieur masque l’affleurement : il faut dédaigner ce qui palpite afin d’éveiller le monstre en son entier.

Ruse, habileté du goinfre persévérant, l’invite du désir noir mobilise !

Il y a quelques beaux parleurs, Sainte Cécile agonise, combien de tours bâties crachent le soupir des forges, les ciels s’enflamment, et parfois les boulevards s’engorgent, gueules noires, boyaux rouges, boillo rouch !, marchant jusqu’à la chambre, celle de l’Industrie et du Commerce, ils scandent : « Pas d’sous, pas d’carbon ! Pas d’sous, pas d’carbon ! Pas d’sous, pas d’carbon ! Pas d’sous, pas d’carbon ! Pas d’sous, pas d’carbon ! »

Nous y sommes, je vous l’avais promis. Carmaux si près d’Albi touche Lens, Anzin, Decazeville, Alès, Gardanne.

Mais déjà le chant s’épuise, le grisou déflagre sans un cri, l’écho des basiliques souterraines a perdu la tête. L’eau stagne, croupie. « Ainsi va la vie ! » disent ceux qui vivent encore




6. La découverte

musique Gorgé livret Meens

mais le détour découvre à leurs pieds l’extrême retrait du sol la mine au ciel ouvert plus seule que jamais les dieux nous ont laissé quelques habitudes extraire à tout propos par exemple
je le leur dis comme je vous le dis et puis - vite ! -

gagnons les bois les broussailles l’épine touchons le merle qui trépigne au bord de l’aubépine la linotte qui s’oublie dans les vignes
avant que le découragement ne nous gagne et la mort tout de go

morts comment pourrions-nous mourir ? tenez voilà pourquoi ces strophes ont choisi le crayon elles voulaient s’effacer

vols d’étourneaux tournoiements de freux en pagaille caroussels de choucas maintenus par les carillons gondoles soupesées des flamants alignés dans le travers du flot rondes électriques des moineaux

suffit ! voyez les oiseaux voyez-les quand vous leur apparaissez laisseraient-ils des traces d’encre sur vos doigts ? la houille est à deux pas toujours aussi profonde deux enfants s’avancent Saint Jean le Froid nous hale sur ses manoeuvres cèdres tordus jaillis des tombes

l’Albigeoise nous tente au pas cadencé de ses chemins de ronde son inverse de glaise et d’anthracite voudrait nous engloutir midi s’annonce les vapeurs s’amoncellent

Saint Jean le Froid nous hale sur ses manoeuvres
midi s’annonce les vapeurs s’amoncellent




7. Un loriot s’y met

musique Gorgé livret Meens

un loriot s’y met avant d’être mangé par la tierce en taille l’orgue l’enfant dit les orgues tête toujours plongée dans les dictionnaires
par là

alors je les suis eux s’élèvent sans effort s’abaissent comme s’ils glissaient d’un coup la terre noircit les douleurs s’effondrent une flamme légère un ciel d’hiver




8. A l’époque dont je vous parle

musique Gorgé livret Meens

à l’époque dont je vous parle l’orage concluait chaque jour chaque nuit vibrait plus que la précédente - l’ombre portée d’un tremble nous fait un socle où reposer un boeuf s’approche je reprends souffle dans son oeil

les choses qui vadrouillaient se rassoient au loin du côté du village de la maison l’angélus nous avons faim disent les enfants ils disent rentrons

les sauterelles sont dans leurs trous les buses ont gagné le couvert le plein jour a coupé la langue des mésanges

il n’y a plus rien à dire je laisse un mot dans la poussière qu’ils effacent d’un coup de pied rageur - nous avons faim ! cesse de dormir !

un chien aboie chose promise chose due nous rentrons nous dirons que le serpent était vivant que vous l’avez combattu nous dirons que la vipère est morte sous vos talons quand nous entrons dans le village quelqu’un dit tiens ! voilà Dominique




9. Assis auprès du feu

musique Gorgé livret Meens

Dans la nuit, assis auprès du feu, les hérétiques devisaient à propos du colloque.

L’un d’eux, à qui Dominique avait remis ses notes préparatoires, les fit circuler de main en main.

Ses compagnons lui proposèrent de les jeter au feu : si la feuille brûlait, c’est que leur croyance était véridique ; sinon, ils reconnaîtraient celle du prédicateur.

La feuille est jetée dans le feu. Elle demeure un temps au plein milieu des flammes, et rejaillit du brasier intacte.
Tous sont stupéfaits.

L’un d’eux, plus dur que les autres : « Jette-la de nouveau. Ainsi nous expérimenterons plus pleinement la vérité. »

On la jette derechef, et derechef elle rejaillit sans brûler.

L’homme est lent et dur à croire : « Qu’on la jette une troisième fois, nous connaîtrons la vérité sans plus d’incertitude. »

On la jette, et non plus elle ne brûle, mais rejaillit du feu entière et préservée.

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